
Le visage juvénile et la petite corpulence évoquent, à la première rencontre, un garçon à peine sorti de l’adolescence. Le sourire tout à la fois franc et discret souligne cette impression. Cependant, l’abdomen proéminent qui saillit sous le tee-shirt dénote. Il confère à l’allure générale un air bonhomme qui tranche avec l’apparente jeunesse. Signe d’un individu appréciant la bonne chère, cette caractéristique rassure.
Elle offre une caution de sérieux, une autorité presque, sans laquelle son aspect aurait pu paraître immature.
Badr est entrepreneur. Marrakchi de naissance, Badr connaît la médina comme sa poche. Pour Badr, comme pour beaucoup d’artisans marocains, tout est possible, tout est réalisable. Badr a réponse à toutes les demandes. Badr ne semble jamais perdre son sang-froid. Badr est marocain, et pourtant, il n’a pas la faconde de ses frères. Badr restaure notre riad.
Lorsqu’elle nous l’a présenté, Samira nous a confié: « Dès qu’on a un problème, on appelle Badr. » En effet, nous avons été en confiance et nous le voulions pour nos travaux. Il n’a jamais daigné nous envoyer le devis que nous lui réclamions à Paris, mais nous l’avons pourtant choisi. Moins cher, beaucoup moins cher que ses concurrents, il avait un discours plus professionnel.
Badr ne dit jamais non, mais de son petit sourire il nous fait comprendre que ce n’est pas nécessaire de négocier ses prix : ils sont imbattables. Nous avons d’ailleurs vite abandonné de croiser les devis. Huggy les bons tuyaux, il pourra nous obtenir des potiches sur mesure dix fois moins coûteuses que dans les souks. Nous voulons des plats à tajine coupés à la transversale pour notre déco, pas de problème il nous conduit chez un potier. Nous avons craqué sur un fauteuil design, il peut nous faire réaliser le même modèle. Des chaises façon Bertoia pour la terrasse, cela ne lui fait pas peur. Ajouter des brumisateurs sur la pergola reste possible. Construire un hammam dans la hauteur du plafond qui mène à la terrasse est une très bonne idée ! Il nous véhiculera chez le pépiniériste pour l’achat des plantes. En attendant, il nous conduit pour le choix des tissus et obtient un tarif trois fois moins élevé que ceux que j’avais négocié pendant plusieurs jours auprès du même tapissier.
Badr fait penser à ce sketch des Nuls dans lequel un épicier arabe, Hassan Séhèf répondait à l’affirmative à toutes les demandes les plus saugrenues de son client. La scène équivalente se répétait chez l’épicier franchouillard qui lui répondait : « On touche, on achète ! »…

Badr, c’est surtout une réelle entreprise en bâtiment. Plusieurs riads font appel à lui, plusieurs chantiers sont mis en route, de Marrakech à Casablanca. L’envergure impressionne de la part d’un si petit bonhomme. Tout est toujours possible, mais il faut savoir être patient. Et lorsque la fatigue prend le dessus, on en vient à douter de Badr. Comme des amants éconduits, on se lamente lorsqu’il reporte nos rendez-vous ou ne répond pas à nos appels.
On attend Badr avec optimisme. Il ne vient pas, on lui en veut. Il arrive pour plaider notre cause auprès de l’inspecteur des travaux chargé des autorisations et on retrouve l’espoir. On le menace de ne pas le payer car le chantier n’avance pas assez vite. Il sourit, plaisante et continue de donner ses directives aux ouvriers. Quatre aux débuts du chantier, ses hommes sont maintenant dix à treize à s’activer pour nous. Maçons, plâtriers, menuisiers et bientôt peintres, les maalems ou maîtres artisans montrent aux apprentis les démarches à effectuer.
Les ouvriers de Badr sont comme des enfants et ont besoin de ses remontrances pour continuer leur labeur. Ils préfèrent boire le thé ou préparer le tajine, réfugiés dans la fraîcheur du grand salon. Les siestes digestives sont parfois longues, des paires de pieds dépassent de l’entrebâillement d’une porte, un miroir sert de matelas de fortune. Dès que Badr réapparait, la cadence, jusqu’alors assoupie, reprend son rythme de rendement.

Les chants marocains s’élèvent au son des burins et des marteaux. Les portes en bois de cèdre se maculent de ciment, les angles qui devaient être arrondis deviennent droits, les interrupteurs électriques sont recouverts de plâtre et la boîte aux lettres prise pour une béance inutile est bouchée. Peu importe, demain, les erreurs pourront être rectifiées lance Badr face au courroux d’Eric. Puis il lâche sa surveillance pour partir vers un autre riad et la joyeuse bande ralentit le mouvement.
Vers 18 heures, la bruyante activité se déporte vers les moindres points d’eau. De la fontaine aux douches des chambres, les rires fusent puis se font plus rares. Le riad se vide. La bande à Bader est partie en laissant derrière elle l’éclairage allumé, les os du tajine et de la menthe séchée sur le sol, des traces indélicates dans les toilettes, des bouts de savon humides et des chaussettes poussiéreuses sur les plantes.
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