Demain, Inch’ Allah


Vivre le temporalité d’un pays revient à se confronter au choc des cultures. Depuis que nous sommes arrivés à Marrakech, le terme « demain » se pare d’une valeur toute nouvelle.

Extensible, la temporalité apprend la patience.

Arrivée à Marrakech à le jeudi 29 mars à 9 h 30, signature de vente promise à 11 h 30. La notaire constate qu’il manque des papiers. Nous signerons le jeudi 5 avril. Soyez les bienvenues au Maroc.

Coûteuse, la temporalité peut être un moyen de prendre les gens pour des cons

Nous intégrons le jour même le riad. L’électricité a été coupée car l’ancienne propriétaire n’a pas cru bon de régler ses factures.

Farida, assistante de direction de l’agence immobilière, a des connaissances auprès de la Radeema (eau et électricité du Maroc). Fausse blonde décomplexée, la quarantaine plantureuse, elle porte la chemise aux motifs Vuitton et le jean serré. « Pas de problèmes (ou Makan moujkil), l’électricité sera installée dans deux jours », sourit-elle de ses lèvres brillantes. Nous l’imaginons en Super Jaimie ou Farrah Fawcett, prête à aider les pauvres Français que nous sommes, ignorants tout de la complexité administrative du Royaume du Maroc.

Elle a pourtant changé chaque jour de tenue, du costume pantalon en éponge turquoise au tee-shirt à paillette, mais l’éclaircie n’est pas venue si vite. Nous avons espéré dix jours et lui avons fourni un important bakchich afin que ses lumières fonctionnent.

Pressante, la temporalité fait relativiser la notion de nécessité

Amine, c’est notre banquier. Il adore nous donner de grandes tapes dans le dos. Pendant qu’il nous renseigne sur nos comptes, il s’interrompt souvent, le sourire béat et le regard tendre : « Ca va, M’sieur Didier ? Ca pousse, M’sieur Eric ? » Il manque des papiers indispensables à la constitution du compte société. Il est confus, mais il ne pourra pas l’ouvrir aujourd’hui. Ils sont indispensables et, de plus, il faut qu’il soient légalisés (c’est-à-dire tamponnés par l’administration conséquente, ce qui nécessite d’aller dans des bureaux au décor stalinien tant ils sont vide, se confronter aux agents en grève depuis des mois, mais présents tout de même car avec un bakchich on peut tout de même légaliser). Il cherche une solution et nous donne le temps, apportons-les lui demain. En attendant, il va essayer d’ouvrir le compte. Nous ne les avons jamais eu;il ne nous les a toujours pas réclamé; le dossier a été constitué. Est-ce pour cela que depuis deux mois, il nous affirme que nous obtiendrons demain le code carte bleue de notre carte société ?

Aléatoire, la temporalité joue la force d’inertie

Nous avons rencontré notre entrepreneur lors d’un précédent déplacement à Marrakech. A Paris, par mail ou par téléphone, il nous assurait à chaque fois nous fournir le devis demain. Nous ne l’aurons qu’une fois sur place, plus de deux mois après. Nous avons tout de même eu confiance en lui puisque nous l’avons choisi. Des trois mois de travaux annoncés au départ, il est passé à deux. Le ramadam aurait de toute façon bloqué à la fin du deuxième mois.

Aujourd’hui, il annonce un mois et demi. « Tu es certain, lui demande Eric, que tout sera terminé en temps ? » Cette inquiétude répétée le fait rire à chaque fois. Pas de problème ! Le semaine prochaine, c’est certain, il mettra plus d’ouvriers sur le chantier.

Il reste trois semaines avant la fin du délai. Pourtant, la liste est toujours aussi longue : peinture sur tous les murs extérieurs, la façade, dans les chambre, tadelakt à refaire dans les six salles de bains, sol des douches à revoir pour l’évacuation, hammam à construire, portes à décaper, etc. Les ouvriers, de moins en moins nombreux, sont partis aujourd’hui une heure avant l’horaire habituel. Ils devaient enfin creuser le grande niche de la bibliothèque qui nécessite de sonder le mur mitoyen. Ils ont dû oublier et s’en occuperont demain.

Stratégique, la temporalité s’apprend

« Didier, Didier… », le voisin m’interpelle depuis sa terrasse. Il est impatient car son plafond devait être réparé depuis hier et aujourd’hui en fin de journée, toujours rien. Son plafond s’est écroulé à cause de nos travaux. Je lui réponds de ne pas s’inquiéter, les travaux vont commencer demain. Il repart satisfait et le sourire aux lèvres.

Demain est toujours ponctué d’Inch’ Allah car on se sait jamais ce qui peut arriver. Alors pourquoi se stresser dans la mesure où demain, il n’y aura peut-être plus rien ? Ou au contraire, la joie d’une journée renouvelée. Tous les soirs et tous les matins, le muezzin continue sa plainte.

Est-ce le même, est-ce un autre? Ils sont si nombreux à psalmodier que l’on ne sait pas. Je me demande même si, dans cette langue que je ne comprends pas, ils ne répètent pas derrière le Allah akbar: « Qui vivra verra ; demain est un autre jour, chaque jour suffit sa peine, ça ira mieux demain… » 


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