Propriétaires terriens en milieu poreux


Notre riad est l’ancienne demeure d’une famille de nobles astronomes du 17e siècle. Cependant, je doute que le lieu ressemble à ce qu’il fût à l’époque. Nous ne possédons qu’environ un tiers de l’espace d’origine. Le riad Houdou est entouré sur deux de ses trois côtés par ce qui constituait l’essentiel de son ossature.  Il donc est un membre à la fois singulier et autonome d’un corps autrefois unique.  Comme un siamois qui aurait été amputé de sa moitié, il ressent toujours les effets de l’union primitive. Pour preuve, l’humidité qui, par plusieurs années de négligence des anciens propriétaires, a envahi ses murs s’étend sur les points de jonctions qui ont séparé l’entité initiale. Les barrières désormais distinguant deux lieux là où il n’y en avait qu’un sont comme une cicatrice immense qui aurait du mal à cautériser. La porosité s’est installée comme pour rappeler le scandale de la partition.  Notre tâche, celle des ouvriers, sera de donner une fin définitive à cette plaie. Y arriverons-nous ? Je l’espère.

L’actuelle situation, celle de l’humidité, ne doit pas pour autant être négligée. Elle a son importance, elle a nourri l’histoire du lieu et nous nous devons de respecter son enseignement. Un riad séparé en deux, c’est comme une famille qui se dissocie. Cette rupture, c’est peut-être celle de propriétaires contraints de vendre leur bien, de le scinder pour l’offrir à d’autres, à des étrangers à l’occurrence. Conserver à l’esprit cette histoire revient à ne pas oublier qui nous sommes et les raisons pour lesquelles nous avons souhaité nous y installer. Il me plaît de savoir que la plus grande partie du riad qui s’appelait autrefois Dar Ben Abderrazik appartienne à des Marocains, car cela nous permet de rester humble et comme en transition.

Je me sens néanmoins légitime ici. Nous sommes propriétaires du lieu plus que nous ne l’avons jamais été d’aucun autre puisqu’il n’y a pas de crédit. Pourtant, je veux toujours rester lucide par rapport à cela. Loin de tout idéal nationaliste, j’ai toujours refusé de me réfugier dans la notion de racines. Cette terre ne m’appartient pas plus et pas moins que la France.  Le lieu me rappelle pourtant qui je suis et d’où je viens et je lui en suis reconnaissant.

A nous, malgré tout, de l’enrichir, et non le marquer, de notre empreinte et de notre histoire.

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